Avec plus de 900 affiches de films, Laurent Lufroy est l’affichiste français, même si le terme n’est pas initialement approprié, le plus réputé de ces dernières décennies. Il est le créateur notamment de Valmont, les Visiteurs, Danse avec les Loups, 1492, les Nuits Fauves, Mesrine, Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain, Au Revoir là Haut , Nikita, Les Rivières Pourpres, Jeanne d’Arc, The Artist, et tant et tant d’autres affiches qui ont marqué le cinéma international.
Auteur de l’affiche du Portivechju Film Festival, Laurent Lufroy, à deux pas de la Cinémathèque de Corse qui recèle les affiches de René Ferracci et de Michel Landi figurant au Panthéon des affichistes français, a évoqué plus qu’un métier, une passion.
Laurent Lufroy, quelles sont vos influences artistiques en dehors du cinéma ?
Elles sont très diverses, la peinture classique, la peinture flamande, Raphaël, les préraphaélites, les Boris Vallejo, Franck Frazetta, des illustrateurs, des peintres, l’art classique en général et puis bien entendu des affichistes de renom comme René Ferracci, Michel Landi, Guy Bourduge Bernard Bernhardt et d’autres.

A une époque où il y a beaucoup d’affiches créées par des agences, vous êtes l’un des derniers créateurs qui donnent à l’affiche de cinéma encore une âme ?
Ce qui est important pour moi c’est de respecter le film. Chaque film devrait avoir sa propre identité. Cela me désolerait de faire des copier-coller et puis cela ne m’intéresse pas de reproduire le même geste tous les quinze jours. La personne qui fait un film a consacré deux, trois, quatre ou cinq ans de sa vie et ce n’est pas lui rendre justice pour toute l’énergie qui est mise dans un film. Il me semble légitime de trouver l’image qui lui est propre.
Est-il plus facile de travailler avec une personne avec laquelle on est en symbiose ou bien est-ce un frein ?
Non en général c’est plus facile, car au bout de deux ou trois films on connaît les aboutissants et les travers du metteur en scène, ce qu’il attend ou n’attend pas. Puis il y a la confiance qui s’est installée, on peut pousser le bouchon un peu plus loin, on peut prendre des risques Cette confiance est importante pour le metteur en scène mais aussi pour moi. Quand je sens que je suis désiré je suis capable de déplacer les montagnes.

Comment crée-t-on une affiche ?
Je suis presque sûr que le film porte l’envie. Souvent quand un metteur en scène me parle de son film il y a toujours quelque chose qui se dégage, c’est cela qui porte mais ce n’est pas forcément le film. On sent que le film va être porté et va nous porter. C’est difficile à expliquer, c’est une sensation. On essaie de lui rendre un peu la pareille. Après il y a plein de manières de l’aborder, on peut être très en amont travailler sur l’imaginaire, il y a aussi le moment où le film va être en montage et on va le voir, la lecture du scénario en amont, il y a les shootings après les tournages, mais si je peux m’en passer c’est mieux. Après, il arrive que les films soient complètement finis et on vient vous voir. Il y a des metteurs en scène qui fonctionnent comme cela. Enfin il y a bien sûr les sensations que je peux avoir.
En tant que créateur qu’est ce qu’une affiche apporte à un film ?
Cela a changé par rapport au moment où j’ai commencé où c’était l’élément principal de la communication, il y en avait de partout. Aujourd’hui c’est devenu un élément de la communication c’est un point d’entrée pour voir un film annonce, pour aller sur un site. Elle se fait de plus en plus rare dans la rue. Aujourd’hui souvent ce que l’on demande à une affiche, cela me dérange un peu, c’est juste de signifier le moment où le film va sortir, juste pour souligner une date. Alors qu’une affiche c’est la première image du film, son identité. C’est l’image qui va rester du film.

Comment le métier a-t-il évolué vous qui êtes à cheval sur deux siècles ?
Il y a eu l’arrivée de l’informatique qui a bousculé les choses. A ce moment-là on disait que les affiches étaient mortes et puis cela a continué. Dans les années 80 on disait la même chose et puis il y a eu l’arrivée des blockbusters aux Etats-Unis. Ils se sont aperçus que les gens consommaient des vidéos à partir des jaquettes. Aujourd’hui il y a les plateformes qui sont là c’est un peu pareil. Les gens abordent un visuel et cliquent dessus ou pas. Maintenant il y a l’IA , on ne sait pas du tout où cela va nous mener. J’ai essayé mais on est un peu loin. L’IA, si il n’y a pas quelqu’un derrière elle n’invente rien, elle ne crée pas. S’il n’y a pas ce regard cela ne change pas grand chose.
Vous avez créé l’affiche du Portivechju Film Festival et pour revenir à la photo que nous venons de faire vous êtes entre l’affiche de Michel Landi « Harem » et celle de René Ferracci « M. Klein » qui sont réunies par l’année 1986. Cela vous inspire quoi ?
Il y avait des idées. Les deux ont des idées. Aujourd’hui il y a trop d’affiches où il n’y a rien, pas d’idées. Sur celle de Ferracci il met le casting en avant mais avec une véritable idée et Landi pareil avec ce voile qui est un mur. Il y avait des aboutissements graphiques et des partis pris. Aujourd’hui c’est parfois trop consensuel, lisse, alors ce qui est important c’est le caractère, la lumière, le contraste, la rugosité. Heureusement il y en a encore. Après j’ai un peu de métier et je sens arriver ce genre de problèmes.