Jean Jouzel, climatologue : « On n’a pas le choix »

L’urgence climatique et la nécessité d’apporter des réponses concrètes étaient au centre de la conférence animée par Jean Jouzel ce dimanche dans la salle Abel Gance dans le cadre de la dernière journée du Portivechju Film Festival.

Vice-président du groupe de travail scientifique du Groupe d’Experts Intergouvernemental sur l’Evolution du Climat (GIEC) de 2002 à 2015, climatologue et paléo-climatologue, Prix Nobel en 2007, Prix Vetlesen, médaille d’or du CNRS pour ses travaux sur le climat, cheville ouvrière de la Conférence de Paris sur le climat en 2015, président du Haut Conseil de la Science et de la Technologie, Jean Jouzel fait autorité depuis des décennies.

Jean Jouzel, cette année on fêtera les dix ans de la conférence de Paris. Au bout de 10 ans quel est le constat ?

Pour moi l’accord de Paris était très bien construit avec cette idée de l’engagement. Je pense que la force de l’accord de Paris résidait dans l’universalité. Le fait que l’on n’impose pas aux pays des objectifs mais que ce sont les pays eux-mêmes  qui les mettent sur la table, participait à la qualité de cette construction. Cette universalité a été remise en cause par Donald Trump dans son premier mandat puis dans son second mandat. Quand on voit la première puissance économique mondiale quitter l’accord de Paris, cela porte préjudice à son dynamisme, mais cela peut aussi le favoriser quand on voit la Chine prendre le leadership sur cette transition. L’accord de Paris était bien construit, il y a bien entendu de la déception, car les Etats-Unis n’ont pas joué le jeu en le quittant, je ne le cache pas.  Après les pays auraient dû mettre sur la table des accords plus ambitieux. Si les États Unis avaient joué le jeu, l’accord de Paris aurait pu avoir une tout autre ambition pour revenir à 2 degrés. un jour ce qui est encore possible C’est quand même une réussite, cela a quand même fait des choses. Je dis souvent que l’on évoquait avant Paris, il y a une vingtaine d’années, un scénario à 4 ou 5 degrés et c’est quand même moins mal de parler de 3 degrés, même si ce n’est pas suffisant

Delphine Leoni animait cet échange avec le climatologue

Vous avez dit dans votre conférence que ce qui se passe actuellement vous l’aviez prévu il y a 50 ans. Quel virage l’humanité ou plutôt les grands décideurs ont-ils loupé ?

Je trouve que cela ne s’est pas mal passé au départ dans les années 60 à 70 avec les premiers travaux de la communauté scientifique. Cela se concrétise dans un rapport aux États Unis en 1979. qui dit que si on double les quantités de gaz carbonique on se dirige vers un réchauffement de 3 degrés à la fin du siècle ce qui reste toujours vrai. Entre 1979 et la mise sur pied du GIEC (1988) cela n’a pas été trop long, tout comme avec la mise en place de la Convention Climat (1992) non plus, tout comme entre la Convention Climat et le premier accord de Kyoto (1997). Si les objectifs du protocole de Kyoto avaient été respectés on n’en serait pas là. Pour revenir à cela, il fallait que les pays développés diminuent leur émission de 5 à 6%. Le point de départ est là, tout d’abord parce que durant huit ans (2000 à 2008) les Etats-Unis se sont affranchies du protocole de Kyoto, à cela il faut ajouter l’augmentation rapide des émissions dans les pays en voie de développement et cela personne ne l’avait anticipé avec la mondialisation. Les émissions de la Chine ont triplé en dix ans. La mondialisation en est en partie responsable. Après Copenhague a été un échec également, ce qui n’a pas été le cas de Paris. Mais je pense que l’on s’y est pris trop tard. C’est quand même l’économie qui mène le monde et si on avait mis l’accent sur les énergies renouvelables plus tôt elles seraient largement compétitives.

Tous ces accords, toutes ces bonnes volontés, tous ces objectifs que l’on se fixe résistent-ils à l’ambition économique des grandes puissances ?

Il aurait fallu, car c’est quand même très lié à l’énergie, les trois quarts des émissions c’est l’énergie, être capable de se libérer des combustibles fossiles plus rapidement. Mais c’est une question de coût. Il aurait fallu mettre en place une taxe carbone planétaire qui fasse que les énergies non émettrices deviennent rapidement compétitives par rapport aux fossiles. C’est largement économique.

Jean Jouzel : « Le pays qui aura réussi à se libérer des fossiles gagnera économiquement »

Si on doit faire une projection quel est le plus mauvais et le meilleur des scenarii ?

Le plus mauvais des scénarios ce serait  de ne rien faire, que les pays ne tiennent pas leurs engagements. Cela nous emmènerait vers 4 degrés à l’échelle planétaire c’est toujours possible. Ce serait terrible car il y a des populations qui souffrent déjà car elles n’ont pas les moyens de se prémunir de l’augmentation des températures. Le scénario idéal, c’est triste à dire d’un point de vue géopolitique, c’est que la Chine prenne ce leadership. Ils ont compris qu’ils ont une carte à jouer. La leadership économique de la planète se fera autour de la transition. Le pays qui aura réussi à se libérer des fossiles gagnera économiquement. J’espérais que l’Europe allait prendre ce leadership mais ce ne sera pas le cas. Il serait bien que la Chine puisse démontrer que l’on peut construire une économie autour des énergies renouvelables.

Un mot sur la neutralité carbone c’est atteignable ?

Il vaut mieux que ce soit le cas, car si ce n’est pas le cas on accepte que le climat se réchauffe indéfiniment. Techniquement c’est atteignable mais ce n’est pas si simple car même si on savait se libérer totalement des fossiles pour ce qui concerne l’énergie, c’est assez possible, il y aurait toujours l’utilisation des fossiles pour autre chose. On n’a pas le choix, il faut que l’on y arrive un jour car sans cela le climat continuera à se réchauffer.

Votre navigateur est dépassé !

Mettez à jour votre navigateur pour voir ce site internet correctement. Mettre à jour mon navigateur

×