Auteure, compositrice, interprète, musicienne et actrice, Camélia Jordana est l’une des invitées phares de Piazz’à U Filmu. Vendredi soir, elle était en concert, sur la place Henri Giraud, juste avant la projection du film d’animation Carmen L’Oiseau Rebelle où elle prête sa voix à l’héroïne du film de Sébastien Dalenbach.
En 2018 elle se voit décerner le César de la meilleure révélation féminine pour son rôle dans Le Brio. Une année plus tard, lors de la 34e cérémonie des Victoires de la Musique, elle remporte la récompense de l’album de musiques du Monde avec son album Lost.
Camélia Jordana a, bien entendu, évoqué son actualité immédiate, mais aussi son engagement, ses convictions et sa vision du Monde. Une parole libérée à l’image de cette personnalité qui explore sans peur, le chemin des possibles
Vous avez offert votre voix au film d’animation Carmen l’Oiseau Rebelle, dont le titre vous correspond assez bien ?
Il paraît, en effet. Carmen L’Oiseau Rebelle est un film magnifique de Sébastien Laudenbach. Je suis vraiment honorée d’être dans cette histoire. Je suis honorée de pouvoir honorer Carmen car je trouve que son histoire est importante. Elle doit être racontée, malheureusement c’est l’histoire d’un féminicide, c’est universel, c’est dans toutes les classes sociales, dans toutes les époques, dans le monde entier. Je trouve cela très courageux car Carmen c’est quand même l’opéra le plus adapté, le plus repris au monde. On part de la nouvelle de Mérimée. Il est vrai, aussi, qu’il peut y avoir, parfois, l’intention de vouloir sauver Carmen et du coup dans beaucoup d’adaptations Carmen de meurt pas. Je peux comprendre la démarche, mais je suis partisane du fait que pour pouvoir résoudre les choses il faut pouvoir nommer le problème. Si on raconte l’histoire en sauvant Carmen, on ne fait pas face à ce problème de notre espèce. L’espèce humaine est quand même une des rares espèces où le mâle tue à ce point la femelle. Je suis donc très honorée de pouvoir tenir cette histoire et de pouvoir la raconter. Je salue le travail réalisé par l’équipe car un film d’animation c’est une vie entière. Je suis admirative du travail effectué par toutes et tous. Du coup je suis très émue de pouvoir rendre hommage à ce personnage et à toutes les victimes de féminicides. De plus, Carmen est un personnage très important dans ma vie depuis mon enfance. Ma mère, quand j’étais toute petite, s’est enfin autorisée à prendre des cours de chant, de musique classique, elle se l’était interdit toute sa vie. Mon premier souvenir musical, c’est ma mère sur scène en train de chanter Carmen. De plus avec mon frère de cœur Daniel San Pedro, qui est un magnifique metteur en scène de théâtre, on avait décidé d’adapter Carmen en opéra contemporain.
Comment pénètre-t-on le monde de Carmen à travers la voix ?
D’une manière très intelligente de le faire, certaines réalisations le font, mais c’est vraiment très rare. Pour ma part c’est la première fois que je vois cela. Sébastien nous a demandé d’apprendre le texte et de le travailler en partant du scénario et on a joué les séquences exactement comme si on faisait un film de prises de vues réelles. Quand on devait courir, on était dans un espace extérieur. Seulement après, les images ont été créées en les adaptant au son et du coup cela explique aussi beaucoup pourquoi ce film est émouvant parce qu’on est partie de l’humain et du jeu.
Je me sens proche du peuple Corse
Votre rapport à la Corse ?
Je suis vraiment très privilégiée car je suis née à Toulon et j’ai grandi à La Londe. On est très privilégié dans tout le bassin méditerranéen de vivre dans des endroits comme ceux-ci. Privilège que j’ai identifié quand je les ai quittés et vraiment j’ai eu conscience de la chance que j’avais eu de partir en colonie de vacances en Corse, de pouvoir venir ici pour des concerts ou pour présenter des films, d’y revenir en vacances. Le peuple Corse est un peuple dont je me sens proche parce que méditerranéenne, algérienne, varoise. On a les mêmes têtes, les mêmes noms, le même humour, les mêmes racines, on vibre pareil. On a, aussi, le même mystère dans le regard qui peut impressionner, certains qui ne sont pas du coin, mais on se rend compte qu’une fois la première barrière passée, c’est la vibration la plus chaleureuse qui soit. Donc je me sens très vite à la maison quand je suis en Corse

Votre engagement sociétal a entraîné beaucoup de commentaires, cela vous a-t-il posé des problèmes au sein de la profession ?
Oui bien évidemment cela me coûte d’être la personne que je suis, surtout d’être la femme que je suis car j’ai beaucoup d’amis hommes qui disent la même chose que moi et qui ne pâtissent pas de la même manière ni eux, ni leur carrière. Mais je ne sais pas faire autrement. Pour autant, je me reconnais de plus en plus dans la société actuelle car le monde grouille, il y a des choses extrêmement tristes qui se passent. Je me dis qu’avoir 25 ans aujourd’hui avec Trump, le COVID, la guerre c’est quand même quelque chose, mais ce qui me rassure énormément ce sont les réponses de l’humanité face à l’état du Monde. Les éveils des plus jeunes générations face à ces situations m’apaisent et me donnent de l’espoir. Je pense qu’il est très important de s’autoriser à être libre. Nos différentes cultures, nos choix, nos personnalités, nos engagements, nos reconnaissances des uns et des autres, notre capacité de faire famille et de faire clan, c’est très important. Pour moi aujourd’hui, il est essentiel d’être en meute, d’être en clan et de célébrer cette pluralité-là. Les jeunes générations me donnent beaucoup de force là-dedans. Et puis je pense qu’il y a de plus en plus de place pour des artistes qui assument de célébrer leur héritage comme j’ai pu le faire à l’époque de mon album Lost (2019) comme d’autres l’ont fait depuis. Je pense que le monde avance à des endroits nécessaires vitaux pour l’espèce humaine. Cela fait couler de l’encre quand je m’exprime, mais si cela permet de faire avancer les choses, c’est chouette.
Les projets ?
Il y en a beaucoup. Le 16 décembre il y a, donc, Carmen L’Oiseau Rebelle qui sort, il se trouve que c’est également le jour de sortie d’un autre film dans lequel j’ai eu la chance de jouer Route Algéricaine de Rabah Ameur-Zaïmeche qui est un immense cinéaste. Un film qui a été fait de manière artisanale, avec sa famille, tourné dans le désert algérien, puis j’ai rencontré, lors de ce film, Sofiane Saidi qui est mon nouvel allié dans la vie. Puis l’hiver dernier j’ai tourné un film qui s’appelle le Cœur Fou aux côtés, entre autres, de Karin Viard, Philippe Katerine, Julien de Saint-Jean, qui se passe dans un cabaret où je joue Joséphine où je danse, je chante et j’ai joué dans un même projet. Il y a une série qui sort le 13 novembre qui s’appelle Twelve Twelve Twelve, pour Apple TV avec un casting international, qui se passe entre Marseille et Zurich où la CIA a une théorie selon laquelle pour qu’un casse soit mené à bien, il faut qu’il soit étudié durant douze mois, réalisé en douze heures et que les protagonistes ne se fassent pas attraper durant les douze jours qui suivent. Je fais partie des coquins et des coquines qui sont sur ce boulot pendant douze mois.
Les racines sont importantes
Quand on est de deux cultures, on a deux visions différentes du Monde. Si aujourd’hui vous aviez un message à faire passer aux jeunes générations par rapport à tout ce qui se passe actuellement dans le Monde ?
Je me suis sentie libre, quand j’ai arrêté de penser au travers du regard des gens et ce que les gens projetaient sur moi quant à ma tête, ma double culture quant à mon nom, mon identité. Encourager tout le monde à s’interroger sur ses racines qu’elles soient blanches, absolument pas blanches, qu’elles soient un mélange de blanchité et d’autres choses, qu’elles soient peu importe d’où, c’est vital. Les racines sont très importantes dans la vie pour tenir droit. J’ai tendance à encourager les gens, peu importe l’âge, à s’y connecter quelle qu’elles soient. Cela nourrit et aligne énormément
Aujourd’hui la Culture peut-elle sauver le Monde ?
J’en suis convaincu quand on voit aujourd’hui le travail de Michaël Moore aux côtés d’Ed Sheeran et tous les artistes qui prennent partie pour la Palestine et qui soutiennent le peuple palestinien. C’est exceptionnel le travail qu’il est en train de faire là et s’il n’est pas à cet endroit-là, il ne peut pas faire ce qu’il est en train de réaliser. Il se trouve avec des millions sur les épaules qu’il offre au peuple palestinien et du coup d’autres artistes le rejoignent. La Culture sert vraiment à changer cela et j’encourage les artistes dans ce sens et moi-même je n’y déroge pas.
Actrice, chanteuse, comédienne et si vous étiez une femme politique qu’elle est la première mesure que vous prendriez ?
La psychologie obligatoire et gratuite pour tous. Je suis très sérieuse là.