À 94 ans, elle est l’une des dernières rescapées de la Shoah. Lili Keller-Rosenberg a vécu l’horreur des camps nazis pendant deux ans, entre 1943 et 1945. Mardi soir, elle était dans la salle rouge de l’Espace Jean-Paul de Rocca-Serra pour une conférence sur l’horreur du monde concentrationnaire, avant de donner rendez-vous ce mercredi matin aux collégiens et lycéens.
Onze ans, l’âge de l’insouciance, celle de la beauté des choses , mais avoir onze ans en plein cœur de la seconde guerre mondiale et appartenir à une famille juive est un vrai pari sur l’avenir. Lili Keller-Rosenberg va relever ce défi. En 1943 elle est arrêtée, avec sa famille, et déportée dans ces fabriques de mort que sont les camps de concentration et pour elle ce sera Ravensbrück et Bergen Belsen. Elle survivra à l’indicible et à l’impensable.En un mot à l’horreur.
81 ans après la fin des combats et son cortège de dizaines de millions de morts, Lili Keller-Rosenberg livre un témoignage poignant mais essentiel pour que les leçons du passé ne soient jamais oubliées au moment même où l’histoire aurait tendance à bégayer dangereusement.
Des mots empreints de courage et de dignité, de la part de l’une des dernières survivantes des camps de la mort, à l’adresse des jeunes générations pour qu’elles deviennent, à leur tour, des passeurs de mémoire.
Lili quand on a onze ans et que l’on doit vivre caché pour échapper aux rafles. N’était ce déjà pas la fin de l’innocence ?
Certainement, mais vous savez, à cet âge-là je ne me rendais pas tout à fait compte de ce qui se passait. Nous avons été arrêtés en pleine nuit, c’était épouvantable mais je me demandais pourquoi. Je n’avais pas compris pour quelles raisons on nous avait arrêtés. Mes parents étaient des juifs hongrois qui avaient fui leur pays car il y avait de l’antisémitisme. Ils avaient choisi la France le pays des droits de l’homme. Ils voulaient que leurs enfants y naissent. Nous sommes nés avec mes frères dans le Nord, moi à Croix et mes deux petits frères à Roubaix.

Quelles ont été les circonstances de votre arrestation, ce 27 octobre 1943, jour de l’anniversaire de votre mère Charlotte, et les étapes avant le camp de Ravensbrück ?
Nous nous étions préparés la veille au soir pour l’anniversaire de maman. Nous avions fait de beaux dessins, préparé des récitations et papa avait acheté un gâteau et des fleurs. Le lendemain allait être un grand jour et quelle ironie du sort. Cette nuit-là, à trois heures du matin, la Feldgendarmerie est arrivée chez nous avec fracas, a grimpé les escaliers, tambourinant aux portes. On a été réveillés en sursaut en se demandant ce qui arrivait. Ils criaient, ont été éperdus de peur. Nos parents essayaient de nous réconforter mais eux-mêmes se demandaient ce qui allait suivre, mais ils savaient que l’on nous arrêtait parce que nous étions juifs. Mais on ignorait comment cela allait se passer. Nous avons été emmenés à la prison de Loos à côté de Lille. Nous avons été séparés de papa qui a été mis avec les hommes et nous sommes restés avec maman. Je ne comprenais pas pourquoi nous avions été arrêtés ? Nous n’étions pas réellement au courant et c’est ce qui a ajouté à notre angoisse. Après, comme tous les déportés du Nord et du Pas de Calais nous avons été emmenés en Belgique à la prison à Saint-Gilles. C’était terrible mais nous n’y sommes restés que trois jours et ensuite nous avons été conduits au camp de Malines, l’équivalent de Drancy en France. Nous y sommes restés jusqu’en décembre 1943 avant d’être acheminés en wagons à bestiaux à Ravensbrück dans le Nord de l’Allemagne qui était un camp pour femmes. Dès notre arrivée nous avons été menés à la douche, nous avons été rasés, puis on nous a distribué nos vêtements de bagnard, ces robes grise et bleue. Nous perdions toute humanité, nous avions un numéro matricule comme les bêtes. Le mien était le 25.612 qu’il fallait connaître en allemand.
Avez-vous de suite réalisé que l’univers dans lequel vous veniez d’arriver pouvait être sans issue et a-t-on conscience que ces camps servaient un crime planifié ?
Dans les prisons je ne me rendais pas bien compte mais c’est en arrivant à Ravensbrück, peut-être pas le jour de mon arrivée, que j’ai pris conscience de la raison pour laquelle nous étions dans ce camp. J’ai compris que j’étais là parce que nous étions juifs. Je savais que j’étais juive, mais en famille nous ne pratiquions pas, nous étions d’une famille laïque. Mais nous étions juifs, il fallait nous éliminer, c’était tout. J’étais destiné à périr mais 81 ans plus tard, je suis encore là. C’est une revanche sur les nazis.
Comment s’organise le combat pour la vie, que vous avez mené avec vos frères et votre mère, et qu’est ce qui fait qu’à un moment donné on ne baisse pas les bras ?
La présence de maman, qui était un petit bout de femme mais avec une énergie incroyable. C’est elle qui nous a fait comprendre qu’il ne fallait pas baisser les bras. Sur des détails parfois, comme la toilette. Dans un camp de concentration c’est très difficile car il n’y avait pas suffisamment de points d’eau pour le grand nombre que nous étions. Maman nous réveillait à trois heures du matin. Car il fallait faire sa toilette, elle y tenait et avec du recul je me suis dit c’est grâce à cela que nous nous en sommes sortis. C’était la dignité, être propre, se tenir droite, ne pas courber la tête. Cela nous servis de leçon à mes frères et moi.

Il vous a fallu un temps pour témoigner. Les mots ont cheminé avant que la parole ne se libère totalement pourquoi cela ?
En rentrant des camps nous étions tellement traumatisés par ces deux années de souffrance que l’on ne pouvait pas en parler. On ne nous croyait pas, on mettait en doute notre parole, on exagérait que cela n’était pas aussi terrible que cela. Tout cela nous vexait. On se taisait. Après, avec l’apparition des négationnistes fin des années 70 début des années 80, là j’ai commencé à témoigner car je me suis dit il faut que je parle, il faut que je dise aux jeunes. Je ne supportais plus que l’on puisse mettre en doute toutes ces souffrances. Dire aux jeunes ce qu’avait été la réalité pour qu’à leur tour ils puissent agir pour que tout cela ne se reproduise plus. Je pense que les jeunes sont capables d’éviter tout cela. En étant vigilant car le mal est partout, et aujourd’hui malheureusement nous en avons la preuve.
1943 est l’année de votre arrestation, c’est aussi l’année de l’arrestation de Missak Manouchian, lui-même rescapé d’un autre génocide celui des Arméniens. Dans le texte de Louis Aragon, l’Affiche Rouge lui rendant hommage, les mots de Louis Aragon font dire à Manouchian: « je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand ». Que vous inspirent ces mots marqués par la résilience ?
Cette résilience je l’applique à fond cela me sert. Ces paroles me donnent de la force. Des mots semblables de grands hommes et bien ont donné l’exemple. Je fais la distinction entre les Allemands et les Nazis. Je dis aux jeunes plus de haine. C’est la haine qui mène aux guerres, il faut que vous combattiez le racisme qui est un fléau à notre époque. Il faut combattre, l’antisémitisme qui après toutes ces horreurs persiste encore, la xénophobie, la haine de l’étranger. Les jeunes comprennent tout cela et les centaines de milliers de lettres merveilleuses que je reçois me confortent dans le fait qu’ils ont cette volonté de combattre tout cela.

Aujourd’hui les montées des extrêmes se font pressantes et les peuples et les nations ont la mémoire courte. Les dictateurs déclarés ou pas instaurent des régimes où les droits sont de plus en plus rognés, votre témoignage sur les différents visages que peut prendre la barbarie n’en est que plus important ?
Tout peut revenir. Que l’on soit adulte ou enfant, les réactions sont souvent similaires. Je leur dis, on en est proche. Il faut être conscient, à l’écoute et ce message je le porte en France, mais plus largement en Europe et dans le monde car en octobre je serai au Canada. Jamais il ne faudra oublier ce qui s’est passé pour que cela ne se reproduise plus. Aujourd’hui je suis en Corse, qui est l’île des Justes, c’est exceptionnel.
Les conflits en Europe et au Moyen-Orient nous rappellent que la paix est fragile et que les populations civiles paient le prix fort ?
Malheureusement oui et de ce côté-là rien n’a changé. Ce sont les pauvres qui paient. Ceux qui ont provoqué ces conflits s’en sortent parfois bien, mais je suis une optimiste et un jour ou l’autre le sort les rattrapera et ils paieront à leur tour. Je suis outré par le fait que certains de ces Nazis s’en sont sortis en partant en Amérique du Sud, où ils ont eu une belle vie. Certains ont quand même payé. Il ne faut pas baisser les bras et réagir constamment. Je suis bien décidé à témoigner debout c’est une question de dignité là aussi.
Les mots les plus importants que vous voudriez dire à un enfant de onze ans en 2026, l’âge de votre arrestation en 1943 ?
C’est la fraternité qui compte. Que l’on soit noir ou blanc, juif ou catholique ou musulman ne sommes nous pas tous des êtres humains. Nous sommes tous faits de la même façon, nous devons nous comprendre et nous accepter avec nos différences. Car ces différences nous enrichissent. Il faut être tolérant et s’accepter les uns les autres. Si on ne prête pas attention à cela, tout peut recommencer. Il ne faut rien laisser passer. Le vivre ensemble c’est important.