Depuis l’Antiquité jusqu’au siècle actuel, le Café Citoyen, qui a eu lieu ce samedi matin à L’Animu, a évoqué les différents statuts de la Corse à travers les siècles. À deux jours di A Festa di a Nazioni et s’inscrivant dans le cadre de cette année 2025 célébrant le 300ème anniversaire de la naissance di U Babbu di A Patria, il met sous les feux de la rampe un sujet plus que jamais d’actualité.
Pour évoquer ces différents temps, un quatuor d’enseignants- chercheurs de haut vol de l’Università di Corsica Pasquale Paoli avec François Santoni, l’ancien président de l’assemblée de Corse Jean-Guy Talamoni, Gilles Guerrini et Petr’Antò Tomasi. Une matinée qui s’est déroulée en présence du maire Jean-Christophe Angelini, du député de la Corse du Sud Paul-André Colombani et de nombreux membres du Conseil Municipal, au cœur d’une belle assistance.
Dans son propos introductif le maire tenait à rappeler que ce Café Citoyen, moment inaugural dans le cadre di a Festa di a Nazioni, était aussi un rendez-vous politique au sens du débat d’idées dans ce moment un peu compliqué avec une réelle incertitude politique. Dans la foulée, l’adjointe à la Culture, Dumenica Verdoni présentait cette matinée avant de laisser la parole aux différents intervenants.
De l’Antiquité à la période moderne
Le premier à prendre à parole était François Santoni pour évoquer l’Antiquité et plus particulièrement la période Romaine avec la conquête de la Corse au IIIe siècle avant notre ère, avec une trajectoire institutionnelle façonnée par Rome qui a évolué au fil des époques au sein d’une île sous administrée.

Pour sa part Gilles Guerrini prenait le relais pour parler d’une longue période de 10 siècle après la période romaine où la Corse sur donation de Pépin Le Bref devient terre vaticane mais dont la gestion est confiée à Pise, avant la bataille de la Meloria qui verra Gênes prendre pied sur l’île. Une Corse marquée par la scansion entre les terres de la Commune au Nord et celles des seigneurs au Sud avec les grands féodaux. Une période génoise complexe où la Sérénissime aura bien du mal à faire appliquer ses lois notamment en termes de justice.
L’avant-dernière partie de ce Café Citoyen a permis à Jean-Guy Talamoni d’évoquer ce 18e siècle où la Corse a, véritablement, brillé au plan international au travers de la période paolienne, où le Babbu di a Patria, nourri par l’enseignement d’Antonio Genovesi à Naples va permettre à la Corse de devenir une République avec une Constitution au sens moderne du terme qui s’impose à tous, une notion de Nation, également au sens moderne, avec l’appartenance à un destin commun, sans oublier la notion d’autodétermination et surtout le Droit au bonheur véritable question juridique.
L’ultime partie a donné l’opportunité à Petr’Antò Tomasi de mettre en lumière la période moderne tout en entamant son propos du départ de Paoli en exil depuis Portivechju en juin 1769 jusqu’à la période actuelle avec le processus d’autonomie, en passant par les dates importantes que sont 1982 avec le statut particulier de la Corse lié à l’arrivée de la gauche au pouvoir en France, 1991 avec le statut Joxe où la Corse devient une collectivité (CTC).
Petr’Antò Tomasi: « La Corse a parfois produit le meilleur »

La question de l’autonomie est plus que jamais au cœur des débats comme le précisait Petr’Antò Tomasi en évoquant l’exemple italien: « Avant toute chose la question est de se mettre d’accord sur ce que l’on entend par autonomie. Ce n’est pas parce que le mot figure dans un texte que le contenu est en adéquation avec ce mot. C’est ce qui est en train de se passer notamment avec les écritures constitutionnelles dites de Beauvau où le terme de statut d’autonomie est présent mais où il n’y a pas le contenu. Le contenu est ce que l’on peut constater dans un pays comme l’Italie où il y a un partage du pouvoir législatif entre l’Etat et les régions. On a, au niveau de la constitution italienne, la garantie des domaines où les régions vont pouvoir légiférer ».
Pour la Corse le chemin à parcourir est encore long: » En Corse ce n’est pas ce qui est dit car c’est le parlement qui va déterminer in fine quel sera le contenu de cette autonomie. Là se trouve le premier problème, le deuxième problème, et non des moindres, c’est que la rédaction actuelle ne permet pas de prendre en compte les revendications qui sont celles de l’assemblée de Corse, sur la coofficialité de la langue, le statut de résident notamment parce qu’il y a quelque chose qui est clair d’un point de vue du droit constitutionnel français c’est que le statut de résident n’est pas tout à fait conforme au droit de propriété tel que la France le conçoit. Donc, on ne peut avoir un statut de résident qui est reconnu en droit constitutionnel que s’il est écrit, clairement, dans la constitution que le statut de la Corse déroge au principe du droit de propriété. Il ne peut y avoir de coofficialité de la langue que si dans le statut de la Corse, il est écrit clairement que cela déroge au principe selon lequel la langue de la République est le français. Il ne peut y avoir de corsisation des emplois que s’ il est écrit clairement qu’il y a cette possibilité qui déroge aux principes d’égalité devant l’emploi. Cela n’étant pas le cas aujourd’hui, il faut avoir une position politique qui soit conforme aux objectifs que l’on poursuit et donc avoir une renégociation de ce statut ».
« Un statut qui va permettre aux Corses de décider librement de leur avenir »
« Il faut savoir comment concrètement un nouveau statut peut permettre aux Corses de décider librement de leur avenir, ou du moins librement dans un certain nombre de domaines. Aujourd’hui clairement, avec le statut de décentralisation actuel, dans les secteurs les plus essentiels, ce ne sont pas les Corses qui définissent quels sont leurs besoins, leurs aspirations, leurs volontés et les outils qu’il convient de mettre à disposition pour réaliser cet objectif »
Et Petru Antone Tomasi d’évoquer l’histoire pour rappeler que la Corse a été à la pointe dans de nombreux domaines avec le modèle paolien: « L’histoire constitutionnelle de la Corse démontre que lorsque les Corses ont eu, à cette époque, la faculté de définir eux-mêmes les règles qui régissaient leur statut, leur droit propre, c’est-à-dire les règles qui encadraient leur société, ils ont été capables de produire le meilleur et même d’être un modèle. Ce modèle corse qui a existé au 18e siècle, s’est même exporté, il a été une source d’inspiration pour les révolutionnaires américains notamment, lors de la Révolution française Paoli est accueilli comme une référence, un précurseur et un héros de la liberté il a aussi suscité l’admiration de souverains éclairés comme le Grand-Duc de Toscane. Il ne faut pas avoir peur de notre ombre, on a bien là un exemple d’un moment où les Corses ont eu la capacité de définir leur destin et ont réussi à répondre à leurs besoins et à leurs aspirations par un modèle qu’ils ont forgé. Mais ils ont aussi réussi à innover et à définir des notions ou des mécanismes que l’on retrouvera ailleurs, par la suite. On a parlé durant ce café-citoyen du droit au bonheur, de la naissance du régime parlementaire, c’est-à-dire de la responsabilité politique de Paoli devant la Cunsulta, de l’idée moderne de Constitution, du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, du contrôle des gouvernants qui étaient chaque année appelés à rendre des comptes de l’action, par exemple. Cela a été conçu en Corse, et de façon très précoce ».
Notre modèle corse pour le XXIe siècle est encore à bâtir. C’est au débat politique de le porter et d’influer pour concrétiser dans le droit la volonté du peuple. Sur ces enjeux là, ce qui est certain, c’est qu’il y a une situation très instable à Paris, mais ce n’est pas toujours historiquement quelque chose qui est défavorable lorsqu’on est dans une logique de rapport de force politique. Cela peut aussi être un atout pour pouvoir peser dans le débat. En tout état de cause il est certain que sur les bases qui sont actuellement sur la table il y a certain nombre de questions qui sont vitales pour les Corses qui ne pourront pas prospérer d’un point de vue juridique.