Le patrimoine cinématographique insulaire à l’honneur au cours de Piazz’à u filmu. 4 séances dédiées dans la salle Abel Gance avec le concours de la Cinémathèque Casa di lume. Entretiens croisés avec Jean-Baptiste Thoret, historien du cinéma et Antoine Filippi, directeur de la Cinémathèque de Corse.
Jean-Baptiste Thoret: « La Corse est une terre qui a excité l’imaginaire
Historien du cinéma, journaliste et réalisateur de films documentaires, spécialiste du cinéma italien, du cinéma américain en particulier du New Hollywood. Originaire de la Corse par sa mère, Jean-Baptiste Thoret connaît bien Portivechju pour s’y rendre régulièrement. Il apporte un regard différent sur les films, parfois décalé voire dérangeant.
Votre présence ici est liée à l’aspect patrimonial du cinéma. Quel regard le cinéma a porté sur la Corse pendant des années ?
Le cinéma sur la Corse, le cinéma et la Corse et le cinéma avec la Corse se sont des choses quand même très différentes et cela date du début du 20e siècle. On connaît bien entendu Abel Gance avec Napoléon, mais aussi les films russes avec Les Frères Corses. La Corse au cinéma cela été jusque dans les années 70-80 une sorte de territoire presque un peu exotique pour le Continent. Beaucoup d’étrangers ont tourné des films en Corse. Je pense à Otto Preminger avec Rosebud (1975). La Corse a été durant très longtemps, y compris quand ce sont des Corses eux-mêmes qui ont fait des films, une sorte de territoire exotique, un peu conservateur, un peu féodal. Comme si l’on comparait l’Italie du Nord et celle du Sud. Tout cela avec de clichés dont le premier d’entre eux qui a structuré la plupart des fictions corses pendant des décennies à savoir la vendetta, Amour et Vendetta qui passe ce jeudi qui est le premier film en Corse tourné par un Corse, signé René Norbert mais c’est en fait Raoul Ottavi. C’est la première fois qu’un Corse jette un regard sur son île. Jusque- là c’étaient des « pinzuti » qui venaient tourner en Corse. La Corse était à la fois un territoire étranger et national, avec de beaux paysages, mais avec des codes particuliers et des figures archétypales qui sont pratiques. Ce n’est pas le bandit social comme il a été exploité dans le cinéma italien avec entre autres Salvatore Giuliano, voire les westerns italiens. En Corse ce n’est pas pareil, c’est une histoire de famille, de vengeance, d’honneur. Pendant longtemps la question du bandit d’honneur, et tout ce qui avec, a été centrale. La Corse a longtemps été utilisée par les cinéastes comme une sorte d’équivalent, esthétiquement parlant, du western américain comme d’ailleurs en Italie. A un moment donné, les Corses eux-mêmes vont commencer à faire des films à partir de la Corse parce que jusque-là on avait des clichés assez réducteurs avec une partie de la Corse qui était invisibilisée, l’urbanisation, la question de l’immigration, les femmes. Quand les Corses se sont mis à faire du cinéma quelque part ils l’ont projetée dans la modernité avec les films de Peretti, de Colonna, même si quelque part ils reprennent certains clichés quitte à poser un regard différent sur eux.
Pour revenir à la programmation de Piazz’à U Filmu et des quatre films patrimoniaux qui vont y être projetés ?
L’idée était d’ouvrir avec l’aspect patrimonial, en faisant un focus dessus, en partant du constat qu’il n’y a pas de vieux films et de nouveaux films il y a des films que l’on a vus ou pas. Nous avons choisi quatre films qui sont issus du fond de la Cinémathèque Casa di Lume.
On commence par Amour et Vendetta un film de 1923 tourné en Corse par un Corse qui raconte l’histoire d’un continental, un peu épicurien, un peintre qui voit la Corse sous son aspect exotique, un paysage fabuleux et qui va tomber amoureux d’une Corse sauf que son frère et la famille ne le voient pas d’un très œil. On est entre le mélodrame et le western. L’intérêt de ce film réside dans le fait qu’il est tourné intégralement en extérieur ce qui à l’époque est une performance. Il a une valeur patrimoniale documentaire extraordinaire, c’est tourné vers Sartène et Roccapina, l’autre titre du film était La Fille du Lion.
L’autre film est L’Ile Enchantée, toujours dans le muet, toujours dans les années 20, qui aborde un autre thème, celui du rapport de la Corse au territoire et à la modernité, à l’industrialisation. C’est l’histoire d’une femme qui est la fille d’un riche industriel qui veut construire une aciérie qui suppose la destruction d’un vieux moulin qui est habité par un vieil homme dont le fils est un bandit. Le film introduit une nouvelle donnée qui est comment faire évoluer un territoire sans le dénaturer et le défigurer.
Nous avons ensuite Corsica Notes From An English Traveller qui sont en fait des images tournées par un voyageur anglais. C’est du documentaire mais fait par un touriste anglais avec sa caméra Super 8 dans les années 50-60. Le charme du Super 8 est évident c’est l’équivalent d’un home movie. Il y a un côté nostalgique évident avec des vrais gens, des paysages qui heureusement n’ont pas disparus. C’est formidable pour les plus anciens mais aussi pour les plus jeunes qui n’ont pas connu cette Corse-là.
En enfin Brusgiature, du début des années 70. Là on est en 72 et 73 c’est le grand moment moderne et psychédélique du cinéma un peu partout dans le monde. C’est un film qui raconte l’histoire d’un couple se trouvant dans une soirée, qui s’y ennuie et va s’échapper mentalement dans un espace indéfini qui est en fait la plage de Nonza. A partir de là ils vont revivre des moments presque mythologiques d’amoureux. C’est un film à la fois psychédélique, expérimental et mental qui ne raconte pas une histoire, c’est un film poétique. On pense parfois à Fellini ou à Pasolini. On fait de la Corse, pour la première fois, un espace mental. Dominique degli Esposti qui a fait ce film est un artiste plasticien, peintre. Un film qui vient d’ailleurs que quelqu’un qui fait du cinéma ou qui l’a aimé. Il se situe entre le cinéma et les arts plastiques ».
Cinémathèque de Corse : la mémoire audiovisuelle et cinématographique de la Corse
Partenaire de premier plan de Piazza’à U Filmu, la Cinémathèque de Corse Casa di Lume, établissement de la Collectivité de Corse, sera un des acteurs très importants de cette première édition dans le cadre d’une programmation patrimoniale en lien directe avec la Corse
Son directeur Antoine Filippi a évoqué toute l’importance de son fond qui collectionne plusieurs milliers de films de tous les genres, de tous les styles, appartenant au milieu professionnel, bien entendu, mais pas seulement : « Nous avons actuellement plus de 9.000 titres professionnels et 1.700 films amateurs, des films de famille. Ceux-ci ont été réalisés par des particuliers et même si tous les films sont patrimoniaux ceux-ci ont une valeur importante et qui nous sont de plus en plus demandés. Le fond est constitué de films professionnels les dépôts ont été constitués par différentes sources à savoir des dépôts volontaires qui ont été collectés à l’époque de la Corse et le Cinéma en provenance des laboratoires, des salles de cinéma, essentiellement des copies d’exploitation, et aujourd’hui nous avons une autre source de dépôts qui est le dépôt légal régional, une obligation de dépôt, pour les bénéficiaires des aides régionales à la création et à la production. Ces derniers se font essentiellement sous forme numérique »
Des témoignages très précieux
Piazz’à U Filmu premier du nom, qui débute aujourd’hui, fait la part belle au cinéma patrimonial, un domaine important pour la Cinémathèque de Corse qui permet d’avoir une idée très précise sur l’évolution de la société Corse et sur le regard porté sur l’île au travers des décennies : « Ces moments de mémoire reposent en partie sur des réalisations de particuliers, donc au plus près de quotidiens aujourd’hui disparus mais qui connaissent une véritable seconde existence : « Nous avons actuellement une forte demande sur les films amateurs, de la part des sociétés de productions. Il y a un certain nombre de projets là-dessus. Nous avons France 3 Corse qui a un projet de magazine qui va être diffusé à partir de fin septembre et qui s’appuie en grande partie voire quasi exclusivement sur nos fonds amateurs. Le Musée de la Corse également s’appuie sur le fond de la Cinémathèque. Cela est lié à la valeur patrimoniale de ces images car ce sont des témoignages vivants avec les changements qui s’opèrent au sein de la société corse. Au niveau local, nous avons bien entendu le fond d’André Biancarelli qui est majeur par rapport à Portivechju, il représente des heures d’images qui ont fait l’objet d’actions de valorisation. Il a beaucoup été utilisé . A cela il faut ajouter ce que nous appelons dans notre jargon « le non film » à savoir les photos, les affiches des films qui sont également très demandés et qui viennent alimenter des expositions ».
Le rôle essentiel du lien
Pour Antoine Filippi, même si la Cinémathèque de Corse est le réceptacle de toutes les productions professionnelles et amateurs, elle ne se contente pas de répertorier les productions. Peut-être un « musée » mais pas que : « Le mot musée oui car il a une dimension patrimoniale, mais le rôle d’une cinémathèque ce n’est pas de muséifier uniquement les collections. L’idée étant de faire le lien entre le patrimoine cinématographique et la création contemporaine. On a aussi cette mission de la valorisation de la création corse ».